Récupération de la fluidité

Pendant de nombreuses années, la maxime suivante a été véhiculée dans le domaine du bégaiement : « Le bégaiement ne se guérit pas, mais se contrôle ».  Cette phrase origine des études et du traitement faits auprès de la clientèle adulte.  Mais qu’en est-il chez les enfants?

Guitar (2006) écrit que souvent, le bégaiement disparaît seul.  En effet, de très nombreux enfants qui commencent à bégayer retrouveront la fluidité sans traitement.  Il s’agit d’un phénomène appelé « récupération naturelle ».  Ce bégaiement dure généralement entre 6 à 35 mois, parfois plus (Yairi & Ambrose, 1999) et est suivi d’une période de récupération de la fluidité.  Cette récupération se fait habituellement avant 12 ans (très rare par la suite) et le taux est maximal entre 2 et 5 ans.   Selon les données actuelles, la récupération toucherait de 50% à 85% des enfants (Ingham, 1984; Yairi & Ambrose, 1992, 1999, 2005; Yairi et coll., 1996).  Yairi & Ambrose (1999) ont identifié que ce taux varie selon le genre, avec 69% des garçons et 85% des filles.  Nous ne disposons actuellement d’aucun moyen définitif pour identifier les enfants qui récupéreront et ceux qui ne récupéreront pas.  Toutefois, différents facteurs de risque sont à considérer.  Ainsi, il semble que les chances de récupérer soient plus élevées chez les filles et chez les enfants qui commencent à bégayer avant 3 ans et qui n’ont pas de bégaiement dans la famille (Yairi et coll., 1996; Ambrose et coll. 1997; Yairi & Ambrose, 1999; Yairi & Seery, 2011).  Mais, ce ne sont pas des conditions absolues…  Aussi, il est recommandé de consulter en orthophonie quand l’enfant présente des disfluidités (hésitations) depuis plus de 6 mois, s’il est âgé de plus de 4 ans, s’il y a du bégaiement dans la famille ou si l’enfant et/ou son entourage sont incommodés par le problème (réaction émotive, évitement, frustration, etc.).

À la lumières de ces données, il semble donc erroné de dire que chez les enfants, « le bégaiement ne se guérit pas, mais se contrôle ».  Toutefois, comme il est question de récupération naturelle, il est légitime de se demander ce qu’il en est des enfants qui ne récupèrent pas la fluidité et avec lesquels un suivi orthophonique est entrepris.  Est-il possible d’atteindre une fluidité normale?

Nous n’avons pas des données scientifiques quant au taux de réussite du traitement pour toutes les approches traitant le bégaiement.  Mais, certaines montrent des résultats encourageants quant au succès.  Ainsi, une étude menée auprès de 250 enfants d’âge préscolaire traités par le biais du Programme Lidcombe (PL) montre l’atteinte du critère de fluidité normale par 50% des sujets en 3 mois et par 90% des sujets en 6 mois (Jones et coll., 2000).    Une autre recherche (Lincoln & Onslow, 1997) a étudié les effets à long terme du PL chez des enfants de 2 à 5 ans et montre que le pourcentage moyen de syllabes bégayées en conversation demeure sous la barre du 1% (critère de normalité) entre 1 et 7 ans post-traitement.  Des études ont également été menées auprès des enfants d’âge scolaire et donnent des résultats semblables.  Toutefois, il semble que la stabilité de la fluidité soit plus difficile à maintenir entre 7 et 12 ans (Lincoln et coll., 1996; Rousseau et coll., 2005).

Les enfants qui bégaient peuvent donc atteindre une fluidité normale suite au traitement orthophonique et plusieurs peuvent conserver cette fluidité sans effort particulier.  Les études nous montrent toutefois qu’à partir de l’adolescence, cela est beaucoup plus ardu.  Le traitement est souvent plus exigeant et les résultats moins favorables.  Chez les adolescents et les adultes, le problème est souvent plus ancré et des comportements appris s’ajoutent.  Des progrès sont possibles, mais il importe d’adapter les objectifs.  Chez certains, on visera une fluidité fonctionnelle plutôt qu’une fluidité normale et parfois, les progrès seront faibles.  La motivation et les efforts fournis ont souvent un impact important sur les résultats (Fraser, 2004).  La recherche tend également à montrer que chez les adolescents et les adultes, la stabilité de la fluidité atteinte est difficile à maintenir.  D’où la phrase « le bégaiement ne se guérit pas, mais se contrôle », qui prend ici toute sa valeur.

Natacha Beausoleil, MOA, Orthophoniste

Références

  • Ambrose, N.G., Cox, N.J. & Yairi, E. (1997). “The genetic basis of persistency and recovery in stuttering”.  Journal of Speech, Language, and Hearing Research, 40, 556-566.
  • Fraser, M.(2004).  Self-therapy for the stutterer.  10th edition. Memphis: Stuttering Foundation of America, 192 p.
  • Guitar, B. (2006). Stuttering: An Integrated Approach to It’s Nature and Treatment. 3rd edition.  Lippinott Williams & Wilkins, Philadelphia: Baltimore, 503 p.  
  • Ingham, R.J. (1984).  Stuttering and behaviour therapy: Current Status andexperimental foundations.  San Diego: College-Hill Press.
  • Jones, M., Onslow, M., Harrisson, E. & Packman, A. (2000). “Treating Stuttering in Children: Predicting Outcome in the Lidcombe Program”.  Journal of Speech, Language, and Hearing Research, 43, p.1440-1450.
  • Lincoln, M. & Onslow, M. (1997). “Long-term outcome of an early intervention for stuttering”.  American journal of Speech-Language Pathology, 6, 51-58.
  • Lincoln, M., Onslow, M., Lewis, C. & Wilson, L. (1996). “A clinical trial of an operant treatment for school-age children who stutter”.  American journal of Speech-Language Pathology, 5, 73-85.
  • Rousseau, I., Packman, A.& Onslow, M. (2005How effective is the Lidcombe Program with school-age children? A phase 1 trial.  Presented at the Oxford Dysfluency Conference 2005.
  • Yairi, E. & Ambrose, N.G. (1992). “A longitudinal study of stuttering in children: A preliminary report.  Journal of Speech and Hearing Research, 35, 755-760.
  • Yairi, E. & Ambrose, N.G. (1999). “Early childhood stuttering: I.  Persistency and recovery rates”.  Journal of Speech, Language, and Hearing Research, 42, 1097-1112.
  • Yairi, E. & Ambrose, N.G. (2005). Early childhood stuttering.  Austin, TX: Pro-Ed.
  • Yairi, E., Ambrose, N.G., Paden, E.P. & Throneburg, R.N. (1996)  “Perdictive factors of persistence and recovery: Pathways of childhood stuttering”.  Journal of Communication Disorders, 29, 51-77.
  • Yairi, E. & Seery, C.H. (2011). Stuttering: Foundations and Clinical Applications.  New Jersey, Upper Saddle River: Pearson Education.